Dans moins d’un mois aura lieu la prochaine Coupe du monde de football, une édition historique réunissant 48 pays participants, 16 villes organisatrices des Etats-Unis, du Mexique et du Canada, produisant en tout 104 matches.
C’est peut-être pour répondre à l’actualité que Netflix a choisi ce moment pour diffuser le redoutable « Le bus : les Bleus en grève ».
Entendant quelques journalistes sportifs en parler m’a donné envie de le visionner : je n’ai pas été déçu ! et j’ai trouvé qu’il y avait une belle métaphore sur le management, que je partage ici.
Je me souviens très bien de cet été 2010 où, convaincus que la France irait au moins jusqu’en finale, nous regardions se succéder les matchs avec un mélange de stupeur et d’incompréhension, jusqu’au point d’orgue de ce périple en Afrique du Sud où l’équipe de France se met en grève d’entraînement. La version « officielle » avait été donnée à l’Assemblée Nationale par la ministre Roselyne Bachelot :
« des caïds immatures commandants à des gamins apeurés ».
Le documentaire de la plateforme apporte une version bien différente, fortement contestée par le sélectionneur de l’époque, Raymond Domenech, qui n’a pourtant pas hésité à confier à la production … son journal intime de ce fameux été 2010 !
1) Les protagonistes
Voici quelques-uns des protagonistes de ce vaudeville, relayé malheureusement par les média dans le monde entier.
Raymond Domenech : le sélectionneur. Ancien joueur, ayant gagné la coupe de France avec 2 équipes différentes, ancien sélectionneur des espoirs.
Patrice Evra : capitaine de l’équipe de France, un des meilleurs arrières gauche international.
Nicolas Anelka : attaquant international, évoluant à Chesea.
William Gallas : défenseur international, Arsenal.
Bacary Sagna : défenseur international, Arsenal
Ensemble, ils représentent quelques-uns des meilleurs talents à leur poste, au niveau international.
D’ailleurs, la majorité était déjà là en 2006, lors de la précédente Coupe du monde où l’équipe de France avait échoué face à l’Italie à un cheveu : celui (manquant) de Zidane, l’année du fameux « coup de boule ».
Il y avait donc un air de revanche, un air de : « cette fois-ci, la coupe de nous échappera pas ».
François Manardo : chef du service presse de la FFF
Jean-Pierre Escalettes : Président de la FFF
2) Le contexte
Quand tu perds…
2 ans avant, l’équipe de France, pourtant bien préparée, forte d’une excellente défense, se fait sortir au 1er tour de l’Euro ; c’est la consternation.
Le sélectionneur, critiqué pour ses choix stratégiques en profite pour… demander la main de sa fiancée, Estelle Denis !
Comme dit un journaliste sportif : « quand tu gagnes, tu peux tout te permettre ; quand tu perds, tout ce que tu dis est retenu contre toi. »
1er avertissement : ne pas chercher à jouer avec les journalistes.
Qualifications.
Avant d’obtenir le billet pour l’Afrique du Sud, la France doit d’abord battre lors d’un match de barrage une équipe qui est loin d’avoir la réputation qui est la sienne en rugby : l’Irlande.
Ce qui n’aurait dû être qu’une formalité devient une vraie gageure.
La France l’emporte, mais grâce à une grossière erreur d’arbitrage : l’attaquant Thierry Henry fait une passe décisive provoquant le but de la victoire… avec sa main !
Les protestations de l’Irlande auprès de la fédération internationale n’y changeront rien : c’est bien la France qui s’envole pour l’Afrique du Sud.
Le choix du capitaine.
Persuadé d’obtenir le brassard de capitaine, William Gallas tombe des nues lorsqu’il découvre le brassard accroché au vestiaire de son copain Patrice Evra.
Chose incroyable : Domenech n’a prévenu aucun des joueurs !
On peut aisément imaginer la déception de Gallas.
2ème avertissement : il faut communiquer, même pour annoncer une décision difficile.
3) Le fiasco
Le 11 juin, lors du premier match de poule contre l’Uruguay, une équipe modeste, la France n’obtient qu’un médiocre match nul.
Six jours après, elle se fait sèchement dominer par le Mexique par un 0-2.
Lors de la mi-temps, un moment normalement dévolu à remotiver l’équipe, le ton monte entre le sélectionneur Domenech et l’attaquant Nicolas Anelka, qui ne reparaît pas à la deuxième mi-temps !
3ème avertissement : le chef se doit de remettre les pendules à l’heure, mais avec la forme et en cherchant, in fine, à remotiver ses troupes.
L’Equipe enquête : que s’est-il passé ? il lance ses enquêteurs à la recherche d’informations et finit par titrer sa Une : « Va te faire en… ; sale fils de p…. ! », insultes qu’aurait proférer Anelka envers son entraîneur.
Quand tout bascule.
Anelka, mis au courant du gros titre de l’Equipe, appelle à minuit le chef du service presse, François Manardo, en lui donnant l’information.
Alerté à son tour, Raymond Domenech, au lieu de chercher à éteindre tout de suite le début d’incendie, temporise en se disant qu’on verra bien demain… et part se coucher.
4ème avertissement : le chef doit coûte que coûte chercher à éteindre le début d’incendie ; à ce stade, l’heure est grave, mais on peut agir : appeler l’Equipe, demander un démenti, prévenir les intéressés, communiquer !
La parution du numéro au vitriol du leader des journaux sportifs met le feu aux poudres.
Patrice Evra cherche à connaître la vérité ; d’après Anelka, les injures rapportées par l’Equipe ne sont pas avérées ; poussé à bout par Domenech, il aurait fini par lâcher à l’adresse de l’entraîneur : « Va te faire foutre, toi et ton équipe de merde ! », ce qui est un demi-ton en dessous, en matière d’injure.
En bon capitaine, Evra cherche à réguler les relations, mais Domenech est introuvable. Il veut virer Anelka et pose comme conditions qu’il fasse ses excuses à l’équipe, à lui, bien sûr et aussi aux journalistes ! Anelka accepte les deux premières conditions, pas la 3ème.
5ème avertissement : le chef doit être capable de se remettre en question et au moins, écouter ses cadres.
Décidé à virer son attaquant, Domenech obtient sa tête auprès du président de la FFT, Jean-Pierre Escalettes.
Mise au courant, l’équipe, solidaire du joueur, est furieuse ; elle en veut à son entraîneur et à la FFT qui soutient l’exclusion.
6ème avertissement : le chef doit, d’un côté, remettre son collaborateur sur la bonne voie et lui montrer ses erreurs, mais aussi lui sauver la mise face à l’extérieur.
4. L’apogée.
Avant le dernier match contre l’Afrique du Sud, tout ce petit monde part pour l’entraînement. Alors que plusieurs séances avaient été jouées à huis clos, celui-ci est curieusement ouvert au public et aux journalistes, venus très nombreux, attirés par la poudre.
Les joueurs descendent du bus, viennent signer des autographes, mais, chose curieuse, ne portent pas les bonnes chaussures !… celles avec des crampons !
Mis devant le fait accompli, Domenech découvre que ses joueurs, puisqu’ils ne sont jamais écoutés et par solidarité avec Anelka, renvoyé en France, ont décidé de faire la grève de l’entraînement ! Ils repartent donc s’asseoir dans le bus qui ne peut démarrer… le sélectionneur ayant piqué les clés !!! espérant naïvement faire entendre raison à ses joueurs.
Un communiqué a même été préparé par les joueurs, qu’ils donnent à lire au chef du service presse, qui s’empresse de refuser. C’est finalement… Domenech qui le lira aux journalistes médusés !
Fallait-il que l’équipe aille jusque-là ? car les conséquences sont terribles, pour eux d’abord, pour leurs supporters qui ont fait des milliers de kilomètres pour venir les voir jouer, pour la France… mais en même temps, les joueurs ont été poussés à bout, jamais écoutés, voire méprisés, ce que révélera le fameux carnet de Domenech.
Epilogue.
La fin était écrite.
Le capitaine Patrice Evra est renvoyé de l’équipe, qui jouera son dernier match contre l’Afrique du Sud le dos au mur et perdra 2-1.
Domenech, toujours aussi misanthrope (et pas fair-play pour 2 sous), refusera de serrer la main de l’entraineur de l’Afrique du Sud…
Le coup de grâce est sans doute donné par la ministre des sports de l’époque, qui, dûment mandaté par le président Sarkozy de « les engueuler et de leur faire gagner la coupe », annonce aux joueurs en tête-à-tête qu’elle les comprend, qu’elle n’est pas là pour les juger, qu’ils ont leur destin entre leurs mains, etc… avant de les crucifier quelques jours plus tard à l’Assemblée Nationale en les traitant devant les députés de « caïds immatures commandant à des gamins apeurés ».
La leçon que l’on peut tirer de cette histoire pathétique, mais qui a un côté Pieds Nickelés, tellement les personnages semblent faire preuve de peu de sagesse et de bon sens, c’est qu’une équipe sans chef peut espérer s’en sortir quand même, mais une équipe avec un mauvais chef qui prend une série de mauvaises décisions est condamnée à moyen terme.
Et le pire, dans cette histoire, c’est un chef qui n’aime pas ses troupes ; le précieux journal intime de Domenech, complaisamment remis à la Production du documentaire, est truffé de remarques acerbes et désobligeantes comme : « J’ai parfois des montées de haine envers ces abrutis ! ».
Qu’on est lui des expériences de management rapportées par des officiers légionnaires, qui, comme le colonel de Sercey, savent que la base du management c’est d’aimer ses hommes, sans jamais leur dire ni le montrer.
J’ai lu quelque part que Raymond Domenech avait cherché, en acceptant de participer à ce documentaire, à rétablir la vérité sur Anelka, une sorte de disculpation à postériori. Je pense que c’est vrai, car, sinon, pourquoi avoir révélé le journal intime et en avoir obligeamment grand ouvert les pages à l’équipe cinéma ?
Toute cette affaire a au moins un bénéficiaire : l’ancien chef du service presse, François Manardo, s’est reconverti dans la gestion de crise. Dans ces cas-là, rien ne vaut un bon témoignage !
crédit photo: merci au talent de Dorian Hurst pour Unsplash